Dmitriev, l’arc-en-ciel collé à la peau

Le champion du monde de vitesse Denis Dmitriev est en stage pendant quatre semaines au vélodrome Jean Stablinski de Roubaix. Avec l’équipe russe, il prépare les mondiaux d’Apeldoorn aux Pays-Bas (28 février-4 mars). Son objectif, conserver son maillot, qu’il a eu tant de mal à obtenir.
Dmitriev en avait marre des podiums. Seul l’or l’intéressait.

A la sortie du virage, Denis Dmitriev se redresse. Il lève les bras du guidon, contracte ses biceps, et tire la langue. Nous sommes au vélodrome de Roubaix, en plein stage de l’équipe de Russie de cyclisme sur piste. Dmitriev s’amuse. Mais l’image renvoie neuf mois plus tôt, le 15 avril à Hong Kong. Le sprinteur d’1m76 pour 92 kg vient alors de remporter les championnats du monde de vitesse, à 31 ans. « Au moment de passer la ligne d’arrivée, j’ai éprouvé une sensation magique. Je pense que c’est la plus grande euphorie que j’ai pu ressentir dans ma vie. »

Il faut dire qu’il a attendu le maillot irisé pendant longtemps. Médaillé d’argent à Minsk en 2013, il n’est plus sorti du podium pendant cinq ans (dont une troisième place aux jeux de Rio), sans parvenir à l’emporter. Jusqu’en 2017. « Ce fut un long chemin. Les années où j’étais sur la boite, dans ma tête je me disais que je faisais le maximum, que je tentais, mais que ce n’était pas mon jour. Puis après quatre tentatives j’ai changé de vision. Je ne devais plus essayer, mais juste gagner. Je m’en fichais de terminer deuxième, troisième ou vingtième. Seule l’or comptait. Je pense que cette motivation m’a beaucoup aidé. »

La peur du vélodrome

Le Moscovite a enfin pu endosser la tunique arc-en-ciel, son rêve d’enfant. Pourtant, au moment où a germé chez lui l’idée de faire carrière dans le vélo, il ne pensait pas du tout à la piste. Né à Tyrnovo, une petite ville à trois cents kilomètres de Moscou, il a grandi en Ukraine, chez sa famille maternelle. Il y a commencé le cyclisme, sur route uniquement. A 14 ans, il retourne en Russie et se rend pour la première fois dans un vélodrome. « Je me suis dit : ‟Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Comment on peut rouler là-dessus ?″ Rigole-t-il aujourd’hui. Plus tard j’ai trouvé un entraineur. Il m’a alors proposé de faire un test sur la piste, l’horreur ! Je lui ai répondu : ‟Oh non surtout pas ! La route je vous en prie″. Il a insisté plusieurs mois, j’ai finalement essayé, et me voilà. » Une fois à l’aise, il est tombé amoureux de la piste, mais surtout de la vitesse. «Dans cette discipline, on va toujours très vite, il y a beaucoup d’adrénaline. Quand on est épaule contre épaule avec les autres coureurs dans les virages, c’est fou ».

La passion, elle se lit dans ses yeux bleus, lorsqu’il parle de compétition. Son titre mondial n’a pas rassasié le colosse au crâne rasé. « Cette sensation magique ne m’a pas quittée. Quand tu as ce maillot de champion du monde pour la première fois, tu ne veux le donner à personne d’autre ! Dans un monde idéal, je souhaiterais le porter jusqu’aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2020, et gagner l’or. Si je… (Il corrige.) Quand je serai champion olympique, j’aurai tous les titres possibles dans ma carrière. »

« La plus grande drogue de ma vie »

Denis Dmitriev se voit arrêter après les Jeux, à 34 ans. Il changerait alors complètement d’univers, professionnellement. Mais pas question de ranger le vélo au placard pour de bon. « Je ne peux pas vivre sans, c’est la plus grande drogue de ma vie. J’entends beaucoup de coureurs qui disent ne plus vouloir toucher à un vélo après leur carrière, par overdose. Mais comment on peut en arriver là ? C’est notre travail de rêve ! Quand je serai un grand-père de 80 ans, je roulerai encore, même si j’ai du mal à marcher. » Pour l’instant, son entrainement du jour au Vélodrome de Roubaix touche à sa fin. Il éprouve déjà quelques difficultés à marcher sur le revêtement. En chaussures de cyclisme, le maillot arc-en-ciel sur le dos, il vient prendre un dernier selfie avec des passionnés de vélo aux cheveux grisonnants.

Adrien Toulisse

 


L’interview décalée

Un Film ?
Denis Dmitriev : « Pulp Fiction. C’est très drôle et je suis un grand fan de Quentin Tarentino. Ensuite, Fighters club, parce que j’aime bien Brad Pitt. Enfin je mettrais « Il faut sauver le soldat Ryan » car j’aime beaucoup les films de guerre historiques. »

Une chanson ?
« En numéro un, sans hésiter, Metallica « Turn the page ». En numéro deux, un morceau de Slipknot, je ne me rappelle plus du nom. Et en numéro trois, « deeply disturbed » d’Infected Mushrooms ». J’écoute plusieurs types de musique, mais j’adore le métal. »

Un Vélodrome ?
« Hong Kong : celui où j’ai gagné le maillot de champion du monde. En réalité, c’est un très mauvais vélodrome (rires). Il a une piste vraiment dure. Quand je suis venu pour la première fois, je l’ai beaucoup critiqué. Mais depuis mon titre c’est mon préféré. »

Un Livre ?
« Le Conte de Montecristo. C’est mon premier livre « d’adulte ». Il est gravé dans ma tête. »

Une équipe de Foot ?
« Le Brésil pour leur style de jeu, et le Réal Madrid »

Un Plat ?
« Un bon beefsteak. J’aime beaucoup de choses. Je mange à peu près de tout, sauf des fruits de mer et du porc. A vrai dire, mon goût pour la nourriture est mon plus gros problème. Quand je vais en vacances, je deviens vite gras. »

Un Chiffre ?
« 23. Il est partout dans ma vie. En course, j’ai tout le temps un dossard avec 23 dedans. A Moscou, mon logement était au 23 d’une rue, appartement 23 avec numéro de téléphone 230. Et le clou du spectacle, je suis né le 23 mars. »

Une réplique de film ?
« Le joker dans The Dark Knight : « Je suis comme un chien enragé qui court après une voiture, mais si j’en attrape une je ne sais pas à quoi elle me serait utile. » et Matrix : « Tout ce qui a commencé doit finir ».

Un crédo ?
« Si tu choisis de faire une activité, sois le meilleur dans ce que tu fais »